La vie est une salope, c'est bien connue. Elle te fait découvrir des petits bonheurs quotidiens, les dessins des nuages et un chocolat chaud en écoutant la pluie qui frappe sur la vitre, un bisou dans le cou, un mot, un frisson, toutes ces choses qui te réchauffent le coeur, qui te font sourire. Et paf, tu t'éclates les dents contre le bitume. La roue tourne, comme on dit. Du sang coule de tes lèvres, tu t'es cassé une incisive et ton jeans est troué.
Et pourtant tu pourrais très bien le foutre dans la machine ton jeans, non tu vas le garder, la preuve que t'en as bavé. Faut le montrer aux autres que toi t'es pas une ratée. Tu trouveras des pansements dans la boite à pharmacie mais t'éviteras de te regarder de trop près dans la glace, la vie elle te laisse de sacrées traces. C'est pas jolie-jolie, mais au moins tu ne subis plus, c'est toi la reine comme on dit, c'est toi qui use de tes envies. Commande toi un truc à bouffer, on dirait que tu resaignes du nez.
Ca doit bien faire 5 minutes que t'es étalée sur le ventre et personne n'a bougé. Les gens sont pressés, tu comprends, ils n'ont pas que ça à faire, te tendre la main c'est impossible, ils louperaient leur train. Et pourtant ils te regardent en se disant bêtement que ça n'arrive qu'aux autres : il y a ceux qui sont là pour en chier, ceux qui sont heureux... Et ceux qui vont voir des psy. Pour ça, il faut avoir le temps. Et ça fait déjà bien trop longtemps que tu leur fais le spectacle tel un animal en cage. D'ailleurs si t'avais su, tu les aurais fait payer. Même la merde peut rapporter.
De quoi tu as peur? Il sera là, assis, il t'écoutera sans trop poser de questions ou alors un baratin habituel. Mais j'te jure qu'il t'écoutera, il a appris à faire ça. C'est pas automatique, c'est pas dans la nature de l'homme en vérité, d'aimer écouter les plaintes des autres, sérieux, vous vous prenez pour qui? Et puis, tu lui tourneras le dos, ses yeux ne seront pas aussi blessant qu'un couteau, et ton dos il en a recu des couteaux. Alors vasy traine ton corps jusqu'à son bureau, ouvre la bouche et hurle s'il le faut "Docteur, monsieur, merde espece de salop, j'ai besoin de vous parler, les gens ne savent pas écouter" .
En attendant, tu te relèves. C'est pas tout mais il faut s'y rendre dans ce putain de cabinet. T'as mal au genoux et le bout de dent qui s'est peté est allé s'enfoncer dans ta lèvre inférieure. Tu marches le long de cette avenue pleine de déchets où les gens sourient quand même. Tu traines et te rappelles tes journées passées sur ce banc en bois, du temps où quelqu'un avait encore sa main dans la tienne. "Souris à la vie et la vie te sourira", tu parles. En attendant elle s'accroche à tes chevilles et t'as beau essayer, sourire, c'est plus possible. Pas avec ce trou en plein milieu de ta dentition et ce sang en guise de rouge à lèvres.
Sur le chemin tu vois de tout mais tu ne vois rien. Tu vois des amoureux mais au final tu ne vois que deux personnes ayant un besoin vital d'échanger leur salive. Tu vois des bêtes dans le ciel, tu les vois voler, mais tu ne vois pas leur liberté. Il y a longtemps que tu as arrêté de t'intéresser aux gens, leurs apparences te suffit. "On m'a dit que c'est trop court une vie" et le psy a souri. "Et c'est parce que c'est court que?" "Que j'en suis dépendante, que c'est la mienne et celle de personne d'autre. Vous comprenez, j'ai plus le temps."